19.10.2006
L'Histoire de la Gerre du Péloponnèse
Il a le privilège de faire partie de la petite centaine de ces livres que je considère comme indispensables. Si Hérodote est le père de l’Histoire, Thucydide est le père de la méthode de l’historien, ou en tout cas de l’Histoire telle que nous la pratiquons.
Contrairement à Hérodote, Thucydide ne laisse pas de place au merveilleux : son propos est de rationaliser, parfois à outrance, de montrer que rien, dans le cours des événements, ne se produit par hasard. La guerre du Péloponnèse est une suite de cause et d’effets, implacable à la manière d’une tragédie grecque.
Son analyse est la suivante : Athènes est une puissance maritime, qui cherche à étendre son pouvoir sur les mers et sur les innombrables îles qui entourent la Grèce ; Lacédémone, de son côté, est une puissance terrestre, qui cherche à étendre son pouvoir sur la péninsule grecque.
Or, Athènes a des alliés et des intérêt sur le continent, de même que Lacédémone a des alliés et des intérêts sur les îles. Que ces deux puissances rentrent en conflit est dès lors inévitable.
Certains livres sont des miroirs du lecteur, d’autres sont les miroirs du monde. C’est à cette dernière catégorie que l’œuvre de Thucydide appartient. 2500 ans ce sont écoulés, mais tout reste actuel. L’humanité n’a pas changé, la politique non plus (ou si peu… des réfections de façade, tout au plus). Et certains des événements relatés dans l’Histoire de la Guerre du Péloponnèse ont un air de famille frappant avec certains événements de l’actualité.
Le rapport avec l’Histoire est évident. Elle est chez Thucydide un récit, plein de bruit et de fureur, c’est un fait. Mais ce récit est loin d’être raconté par un idiot, et il fait comprendre au lecteur ce qui s’est déroulé à cette époque. Mais on ne peut pas dire non plus que l’Histoire, dans son ensemble, ait un sens. C’est le regard, l’analyse de l’historien qui fait émerger l’ordre du chaos, qui nous fait apparaître la succession des événements comme relevant d’une quelconque nécessité.
A la manière d’une partie d’échecs, qui n’est, sur le coup, que la turbulence créée par deux volontés en opposition, et qui devient une fois qu’elle est terminée une succession de coups inévitables.
32 pièces et quelques règles suffisent à faire 10 puissance 96 parties d’échecs possibles. Des parties qui, au cours d’une vie humaine, ne sont jamais identiques, mais qui, l’être humain étant ce qu’il est, se ressemblent parfois.
Ni l’Histoire ni les échecs ne sont des facteurs de progrès pour l’humanité. Néanmoins, on peut en tirer quelque chose pour soi. Et c’est déjà pas mal.
En rédigeant ces notes, je me suis pris à rêver d’une traduction de l’œuvre de Thucydide en partie d’échec…. A suivre, ou pas.
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07.12.2005
Dune
La semaine dernière, au ‘jeu des mille euros’, sur France Inter, les deux candidats étaient en train de battre des records de promptitude dans les réponses aux questions. Rien qu’à les écouter répondre vite et juste à des questions pour moi parfaitement absconses, je me sentais devenir très con. Autant dire que j’ai crains le pire au moment du super banco. Le super banco, pour ceux qui ne connaîtraient pas, c’est le moment ultime du jeu, son acmè, avec des questions super pointues, que toi au Trivial Pursuit quand tu es fair play tu poses pas parce que personne ne connaît la réponse. Donc, dégoûté d’avance, j’attends que ces deux zouaves démontrent à la France entière que sous le vernis de l’érudition se cache un ignare pédant, quand l’animateur pose la question :
‘Qui est l’auteur du roman de science-fiction Dune ? Ce roman a été adapté au cinéma par David Lynch…’
Je ne sais pas pour vous, mais pour une fois que je pouvais répondre à une question super banco, ça m’a fait quelque chose. Me voilà faisant des sauts de puces dans ma cuisine, en criant : ‘Franck Herbert ! Franck Herbert !’
Et le mieux, c’est qu’ils ne connaissaient pas la réponse ! Enfin, le mieux, je suis désolé pour eux, mais ça m’a fait un bien fou…
Donc, pour remercier Franck Herbert de m’avoir donné ce plaisir rare, je le fais rentrer dans ma bibliothèque idéale.
Bon, ce n’est pas complètement injustifié : c’est un classique de la SF. Tous les classiques ne sont pas de grands romans, tous les grands romans ne sont pas des classiques, et m’est avis qu’une bibliothèque idéale doit contenir des deux. Dune n’est pas un grand roman, on peut en trouver une foultitude d’autres qui seront mieux écrits, dont l’histoire sera infiniment plus intéressante, mais voilà, on passe un bon moment. Sans compter que c’est le roman à l’origine du genre planet opera (ce genre de SF qui s’intéresse dans lequel une planète, avec son écologie et tout ce qui va avec , tiens le rôle principal). Ici, le personnage principal, c’est Arrakis, la planète des sables, qui, blabla, est la seule à produire l’épice, etc.
Bon, je vous l’accorde, quand on lit un roman on se tamponne de sa fortune historique.
Une dernière chose : ne vous faites pas une idée du roman à partir de Lynch. C’est de loin son plus mauvais film. Et ça n’a pas grand’chose à voir avec ce qu’a écrit Herbert : s’il fallait en donner une idée rapide, ce roman serait le fils caché des amours de Star Wars et des Rois Maudits.
Test : 6 nothombs sur l’échelle de Jacob.
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02.12.2005
L'Homme de Cour
Pour continuer dans la série des petits manuels politiques, voici L’Homme de Cour, de Baltasar Gracian, un jésuite qui a eu quelques problèmes avec son ordre ; La lecture de son œuvre fait comprendre pourquoi…
L’homme de cour, c’est un manuel de survie à l’usage de courtisan. Attention, pas un manuel à l’usage du courtisan version film en costume, le courtisan tel qu’il est dépeint dans le film « Ridicule » : à l’époque de Gracian, le courtisan c’est l’homme qui travaille à la cour, dans une arène politique d’autant plus vicelarde que les belligérants y sont médiocres. Comment y faire sa place, comment monter, comment surtout ne pas descendre, résister aux coups de poignards amicaux, aux mauvaises langues, se faire une réputation et veiller à ce qu’elle soit à l’abri des flétrissures… en ayant toujours en tête la vertu, ce qui fait la grosse différence avec le Prince de Machiavel, pour qui la vertu est un accessoire politique dont on peut toujours, au besoin, se passer.
Ce qui frappe, chez Gracian, c’est que son éthique est celle d’un solitaire : il s’agit de se mettre à l’abri de la médiocrité du monde. Et pour ceux qui protestent en disant que non, le monde n’est pas médiocre, etc, voici un exemple bien neuneu :
Le maillon faible !
Si vous avez déjà regardé cette émission, vous aurez pu constater que ce n’est jamais le meilleur qui gagne. Inévitablement, ce sont deux médiocres qui s’affrontent. Le jeu fonctionne en gros sur ce principe : d’abord une sélection darwinienne (les faibles et les malades disparaissent), et ensuite on élimine les meilleurs. Logique : certes, leur présence permet de gagner plus d’argent, puisqu’ils répondent bien, mais bon, se retrouver en phase finale face à eux, c’est quand même risqué. Mieux vaut avoir en face de soi un adversaire bien médiocre comme soi.
Comme dans la vie, en fait.
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01.12.2005
Gloire à Sun Tzu !
Ah, L’Art de la Guerre par Sun Tzu… dans le série des petits manuels indispensables, celui-ci se pose là. Pour être parfaitement honnête, il est parfois terriblement obscur. Tout comme certains passages sont d’une limpidité cristalline. Il ne se prête pas à une lecture en pointillés, ou une lecture passe-temps, pendant un trajet en bus par exemple (tiens, comment aurait réagi la gourdasse du bus si j’avais eu entre les mains Sun Tzu plutôt qu’Henri Rollin ? Probablement de la même manière, je suppose… la teneur du sermon était indépendante de la teneur du livre ; passons). C’est plutôt le genre de livre qui réclame des prises de notes et de tête. A condition de vouloir en tirer quelque chose.
Ce qui rend cet auteur important aujourd’hui, c’est qu’il est à la mode dans le dernier des milieux où j’aurais pensé le trouver, à savoir dans l’économie. Oui, Sun Tzu est étudié dans certaines écoles de commerce. Ce qui est amusant, c’est qu’on peut aussi le lire dans un esprit de nuisance saine et néanmoins ludique envers les divers aspect déplaisants de ce monde.
Test : je refuse de faire rentrer Sun Tzu dans l'accélérateur à particules élémentaires. J'attends d'en savoir plus ; il est hors de question que je tente une expérience dangeureuse simplement pour le plaisir
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25.11.2005
Le Prince
De Machiavel, évidemment…
Une petite histoire : César Borgia vient de conquérir une nouvelle province. Evidemment, elle est en pleine sédition contre le nouveau dirigeant, vérolée par le brigandage, etc. Et pour gouverner ladite province, César fait appel à un de ses capitaines, Rémy d’Orques. Comme son nom l’indique, Rémy est un militaire bon teint, du genre à préférer l’efficacité à l’intelligence. Et César lui dit :
‘Vas-y mon loupiot, mate-moi ce peuple à la nuque roide, t’as carte blanche !’
Et Rémy, tout content, de mater ledit peuple avec les méthodes expéditives qui font la gloire de l’armée : procès expéditifs, pendaisons. Dans le doute, pendez-le, on ne sait jamais. En quelques mois, Rémy s’est taillé une solide réputation d’être sensible, délicat et sanguinaire. Et César se fend d’une petite visite incognito, demande au bon peuple comment les choses se passent, et reçois inévitablement quelques doléances. Et de faire sa pucelle effarouchée : ‘Quoi ? Comment ? Bon, rassurez-vous, on va régler ça.’
Rémy d’Orques est jugé, rapidement, et exécuté en place publique, de façon spectaculaire, histoire de marquer le coup et de dire que non, ça ne se passera pas comme ça. César peut maintenant mettre à la tête de cette province son jeune poulain, dressé et préparé à cette tâche, capable de faire un gouverneur compétent et qui passera pour un ange de justice après le passage de l’infortuné Rémy. N’oublions pas de mentionner que César lui-même voit sa cote de popularité monter en flèche auprès du peuple : n’a-t-il pas su faire preuve de justice, allant jusqu’à faire exécuter un de ses fidèles lieutenants ?
Bilan : nous avions au départ un conquérant mal aimé, un gouverneur sanguinaire, une province rebelle. A la fin, nous avons un conquérant admiré, un gouverneur compétent et une province pacifiée. Jackpot !
Et Le Prince regorge de tels exemples. Ce livre, Machiavel ne l’a pas écrit par conviction (c’était un démocrate fervent), mais tout simplement pour demander sa protection à Laurent de Médicis. Il présente son opuscule comme un manuel de bon gouvernement politique, axé sur l’efficacité et pas sur les bonnes intentions.
Machiavel n’a pas reçu la protection de Laurent de Médicis. Ce n’est pas d’aujourd’hui que la vie est merdique.
Test : 8 nothombs sur l’échelle de Jacob
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24.11.2005
Le Jeu des Perles de Verre
De Hermann Hesse
Il est sorti en poche il y a deux ou trois ans (il était temps... curieux comme en France on passe parfois à côté d'ouvrages considérés partout ailleurs comme des incontournables), mais rien que pour le visage de Hesse, je vous recommande le grand format. J'aimerais pouvoir vieillir comme ça.
Qu'est-ce que c'est que ce jeu ? Hermann Hesse, et c'est tant mieux, ne rentre jamais dans les détails. C'est un genre de jeu d'échecs : sur chaque perle de verre est représentée une idée, et le but du jeu est de créer des liens entre ces idées. Chercher, par exemple, ce qu'il y a de commun entre une Fugue de Bach et les théories mathématiques de Gödel...
L'histoire en elle-même appartient à ce genre dont je suis particulièrement friant des utopies ambigües : une société pensée comme idéale et qui se révèle finalement être, non pas tyrannique, mais close et improductive. Elle se sidans le futur, mais un futur étrangement pastoral, n'attendez pas de la science fiction.
Le livre se présente comme la biographie de Joseph Valet : comment il rentre dans un ordre simili-monastique dont les memebres se consacrent à l'étude, à la préservation et à la transmission de tous les savoirs ; ordre dont la clef de voûte est le fameux jeu des perles de verre, sensé donner de nouvelles pistes pour la pensée. Joseph Valet grimpe les échelons jusqu'à la position honorifique de Magister Ludi, Maître des Jeux avant de quitter l'ordre (et non, je suis pas en train de vous raconter la fin : l'histoire est résumée dès l'introduction).
C'est une métaphore sur le savoir, tralala, etc. On en tirera l'enseignement que l'on voudra, l'essentiel n'est pas là : c'est avant tout l'histoire d'un homme racontée humainement.
Test : 8 nothombs sur l'échelle de Jacob.
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15.11.2005
Ainsi parla Zarathoustra
De ce bon vieux Frédéric Nietzsche...
Oui, 'parla' et pas 'parlait'... La plupart des traductions de ce texte de Nietzsche (je pense entre autres à celle, particulièrement odieuse de Gallimard) se sont senties obligées de mettre des fioritures et des archaïsmes dans un texte qui, à l'origine, n'en comporte pas. Ce qui conduit, d'une part, à s'éloigner de l'esprit du texte, mais en plus, à vouloir faire archaïque, on n'obtient jamais que du pompeux, de l'illisible, voire du grotesque.
Maël Renouard a traduit ce texte aux éditions Rivages, sans forfanterie, sans volonté de faire autre chose qu'une traduction honnête, et il a produit un texte magnifique, vif, serein, enjoué, merveilleux.
"Homme, prête l'oreille !
Que dit le minuit profond ?
Je dormais, je dormais -
D'un rêve profond me voici réveillé :
Le monde est profond,
Et plus profond que le jour ne l'a cru.
Profonde est sa douleur,
Et sa joie - plus profonde encore que ce qui lui crève le coeur :
La douleur dit : Passe !
Mais toute joie veut l'éternité,
Veut la profonde, profonde éternité !"
Test : 9 nothombs sur l'échelle de Jacob
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14.11.2005
Montaigne
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12.11.2005
Hérodote
Cette fois-ci, le nomde l'auteur plutôt que le titre. Je ne suis pas sûr qu'intituler cette note L'Histoire ou L'Enquête vous eût éclairés, chers insomniaques.
Hérodote, père de l'Histoire, paraît-il. Un des premiers, en tout cas, à chercher dans le passé les causes des événements, les causes en particulier de la Guerre contre le Mède. Et qui, voyageant en Grèce, en Egypte, en Italie où il finira sa vie, collecte les histoires, les légendes de ces peuples. Il est celui grâce auquel l'Egypte des pharaons n'est pas qu'une affaire d'archéologues, mais de rêveurs.
On accuse souvent Hérodote de manquer de rigueur. Parce qu'il laisse sa place à l'action divine. Un messager croise Pan, Arès semble participer à certaine bataille, on voit la main d'Athéna protégeant sa ville contre l'armée ennemie. Alors oui, à nos yeux de rationalistes, Hérodote manque de rigueur. Mais ce manque nous fait gagner de voir le monde tel qu'il était vu à l'époque, un monde qui n'était pas encore clos. Un mine d'histoires, du genre de celles qui nous font regretter de n'avoir pas quelqu'un à qui les raconter.
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04.11.2005
Le Choix de Sophie
Le seul roman de William Styron que j'aie lu, mais je suis prêt à parier que c'est le meilleur. S'il y en a d'autres dans sa bibliographie de cette tenue, ou meilleurs, je ne réponds de rien.
Je l'avais chipé à une collègue prof d'anglais et il m'a immédiatement happé. Il m'a fait passer par toute la palette des émotions, j'ai été tour à tour hilare, ému aux larmes et effrayé. Stephen King ferait bien de méditer certains passages de ce roman, infiniment plus angoissants, plus terribles que ce qu'il a pu écrire. C'est magistralement écrit, ce qui ne gâte rien.
Pour en dire aussi peu que possible, Sophie est une survivante des camps. Nathan, son jules, est tour à tour le meilleur des hommes ou la pire des brutes, et Stingo, le narrateur, écrivain en herbe, regarde ce couple osciller entre l'extase et la déchirure.
Ce roman m'a tellement marqué que j'ai appris avec une réelle surprise que certaines personnes le vouaient à la géhenne parce qu'il fait des camps de la mort un des éléments de sa fiction. Des ouvrages comme ceux de Primo Levi sont indispensables, ils sont des témoignages, mais je ne vois pas pourquoi, à côté de ces grands témoignages, encore une fois nécessaires, ne pourraient pas exister des oeuvres de fiction, traitant de la Shoah avec leurs propres outils.
Le genre de roman qui me ferait dire que le monde est plein de beauté pour peu qu'un être humain s'y tienne droit.
Test : 8.5 nothombs sur l'échelle de Jacob
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