02.12.2005
L'Homme de Cour
Pour continuer dans la série des petits manuels politiques, voici L’Homme de Cour, de Baltasar Gracian, un jésuite qui a eu quelques problèmes avec son ordre ; La lecture de son œuvre fait comprendre pourquoi…
L’homme de cour, c’est un manuel de survie à l’usage de courtisan. Attention, pas un manuel à l’usage du courtisan version film en costume, le courtisan tel qu’il est dépeint dans le film « Ridicule » : à l’époque de Gracian, le courtisan c’est l’homme qui travaille à la cour, dans une arène politique d’autant plus vicelarde que les belligérants y sont médiocres. Comment y faire sa place, comment monter, comment surtout ne pas descendre, résister aux coups de poignards amicaux, aux mauvaises langues, se faire une réputation et veiller à ce qu’elle soit à l’abri des flétrissures… en ayant toujours en tête la vertu, ce qui fait la grosse différence avec le Prince de Machiavel, pour qui la vertu est un accessoire politique dont on peut toujours, au besoin, se passer.
Ce qui frappe, chez Gracian, c’est que son éthique est celle d’un solitaire : il s’agit de se mettre à l’abri de la médiocrité du monde. Et pour ceux qui protestent en disant que non, le monde n’est pas médiocre, etc, voici un exemple bien neuneu :
Le maillon faible !
Si vous avez déjà regardé cette émission, vous aurez pu constater que ce n’est jamais le meilleur qui gagne. Inévitablement, ce sont deux médiocres qui s’affrontent. Le jeu fonctionne en gros sur ce principe : d’abord une sélection darwinienne (les faibles et les malades disparaissent), et ensuite on élimine les meilleurs. Logique : certes, leur présence permet de gagner plus d’argent, puisqu’ils répondent bien, mais bon, se retrouver en phase finale face à eux, c’est quand même risqué. Mieux vaut avoir en face de soi un adversaire bien médiocre comme soi.
Comme dans la vie, en fait.
23:05 Publié dans Tiens, voilà du bouquin ! | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
01.12.2005
Gloire à Sun Tzu !
Ah, L’Art de la Guerre par Sun Tzu… dans le série des petits manuels indispensables, celui-ci se pose là. Pour être parfaitement honnête, il est parfois terriblement obscur. Tout comme certains passages sont d’une limpidité cristalline. Il ne se prête pas à une lecture en pointillés, ou une lecture passe-temps, pendant un trajet en bus par exemple (tiens, comment aurait réagi la gourdasse du bus si j’avais eu entre les mains Sun Tzu plutôt qu’Henri Rollin ? Probablement de la même manière, je suppose… la teneur du sermon était indépendante de la teneur du livre ; passons). C’est plutôt le genre de livre qui réclame des prises de notes et de tête. A condition de vouloir en tirer quelque chose.
Ce qui rend cet auteur important aujourd’hui, c’est qu’il est à la mode dans le dernier des milieux où j’aurais pensé le trouver, à savoir dans l’économie. Oui, Sun Tzu est étudié dans certaines écoles de commerce. Ce qui est amusant, c’est qu’on peut aussi le lire dans un esprit de nuisance saine et néanmoins ludique envers les divers aspect déplaisants de ce monde.
Test : je refuse de faire rentrer Sun Tzu dans l'accélérateur à particules élémentaires. J'attends d'en savoir plus ; il est hors de question que je tente une expérience dangeureuse simplement pour le plaisir
22:15 Publié dans Tiens, voilà du bouquin ! | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
29.11.2005
Que l'on pourra rouler en pointe
Le Hibou est assis dans le bus, et comme d’habitude, il lit. La plupart du temps, la seule conséquence notable de cette activité est d’éloigner les ados (allez savoir pourquoi) et d’attirer les vieux (qui doivent se dire que ce jeune-ce est sans danger, puisqu’il lit). La plupart du temps seulement.
Cette femme doit avoir autour de quarante ans, et elle a ce visage décidé qu’ont les personnes qui veulent avoir le visage décidé.
‘Vous lisez quoi, là ?’
‘L’apocalypse de notre temps, de Henri Rollin.’
L’épaisseur du volume a déjà du lui faire craindre le pire, mais elle s’effrite à l’énoncé du titre. Pas très longtemps : c’est une femme active et décidée, et en tant que telle, il est hors de question d’admettre que quoi que ce soit puisse la faire vaciller.
‘Ah, et ça parle de quoi ?’
‘Il a été écrit en 1939, juste avant la seconde guerre mondiale, et en quelque sorte, il l’annonce. C’est le premier ouvrage à démontrer que le Protocole des Sages de Sion est un faux.’
‘Le quoi ?’
‘Le Protocole des Sages de Sion, l’immonde brûlot sur lequel se basent les différentes théories antisémites du complot judéo-maçonnique.’
Dans ce genre de conversation, c’est d’habitude à ce moment-là que le regard des interlocuteurs du Hibou devient vitreux. Trop polis pour prendre la fuite physiquement, ils se réfugient dans un coin de leur tête, n’importe lequel, pourvu qu’il soit éloigné des considérations philosophiques, historiques, politiques, allez savoir quoi d’autre. Mais pas cette femme ; elle, elle a trouvé la faille.
‘Et pourquoi vous lisez ça ?’
‘Heu…’
‘Ecoutez, ne perdez pas votre temps à lire. Sortez, vivez, faites-vous des amis, et plus tard, lorsque vous aurez assez appris de la vie, vous pourrez écrire vos propres livres. Vous n’aurez plus besoin de ceux des autres. Suivez mon conseil.’
Et sur ce, elle descend du bus. Un coup de maître, parfaitement calculé, qui ne me laisse pas le temps de trouver une répartie cinglante et pleine d’esprit, comme ‘De quoi je me mêle ?’
Il y a comme ça des personnes qui savent ce qu’est la Vraie Vie, et qui, possédant cette connaissance, se sentent investies de la mission de le faire savoir au monde entier. Tu sais ce que tu peux en faire de ton conseil, gourdasse ? La réponse est dans le titre.
19:06 Publié dans Petit manuel de vie quotidienne | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note

