03.12.2005

Où est la lumière ?

A l’époque de cette anecdote, j’étais plus jeune que je ne le suis aujourd’hui. Ce qui explique probablement qu’à ladite époque j’aimasse le ‘dark medieval’ – saperlipopette, je ne suis même plus sûr de l’appellation. En fait, c’était surtout très adéquat pour sonoriser les soirées de jeu de rôle : lumières tamisées, Dead can dance, un peu de bonne volonté, et hop ! L’histoire commence.

Toujours est-il qu’un ami m’avait fait découvrir The Moon lay hidden beneath a cloud, et que j’avais bien aimé. Fort de ce goût tout neuf, je me rendis chez le disquaire de la ville (à l’époque, nous n’avions pas encore la FNAC, nous avons depuis fait des progrès dans les fournisseurs incompétents : les vendeurs de la FNAC sont tout autant incapables de répondre à une requête un tant soit peu originale, mais on leur a appris à le faire avec le sourire).

Le Dark Medieval musical étant souvent écouté par des métalleux (ce que je ne suis certainement pas) et des goths (d’aucuns affirment que je le suis ; le fait que je préfère Bach à Bauhaus ne compte manifestement pas), c’est vers ce rayon que je dirige mes pas encore enthousiastes. Le vendeur est un métalleux, avec une tête de métalleux. Le genre soigné : autant les bassistes des groupes de métal sont les plus malpropres, les batteurs les plus, disons, bruts, les guitaristes les plus philosophes, autant les chanteurs sont les plus soignés. Inutile de tenter de séduire une fille un tant soit peu greluche si un chanteur de métal est dans la même pièce.

C’est un bellâtre, certes, mais au moins, pansai-je, il va pouvoir m’informer.

‘Bonjour, je cherche un album d’un groupe, ‘The Moon lay hidden beneath a cloud’’

‘Hein ?’

Reprise da capo.

‘Ha, heu, connais pas. C’est quel genre ?’

‘Ben c’est un peu, disons, un peu comme ‘Dead can Dance’’

‘Hein ?’

Chaque individu connaît au moins une fois dans sa vie un de ces grands moments de solitude métaphysique au cours desquels le monde tel que nous le connaissions vacille sur ses bases, nous obligeant dans l’urgence à bâtir une nouvelle vision des choses. Hé bien, c’est très précisément à ce moment-là que je me suis demandé si ce type n’était pas un peu crétin. Il allait me falloir le courage d’user du terme honni :

‘C’est du Dark Medieval’ (oui, tout compte fait je suis à peu près certain que c’est comme ça que ça s’appelle)

‘Aaaaaaah, bah d’accord, fallait le dire plus tôt.’

Recherche sur l’ordinateur pour me commander le cédé. L’ordinateur affirme qu’un groupe qui s’appelle The Moon lay hidden beneath a cloud [NdR : je tiens ici à remercier publiquement l’outil copier/coller, sans qui, etc]. Je commence à me demander si je ne suis pas passé dans la quatrième dimension, ou dans une faille spatio temporelle conduisant à un univers parallèle peuplé de béotiens métalleux.

‘Bon, bah, on va pas pouvoir l’avoir, mais si t’aimes bien le genre et que t’es un peu curieux, je peux te proposer autre chose.’

Je coche oui aux deux cases susmentionnées, il sort un album, me propose aimablement de l’écouter, j’accepte. Je me retrouve devant leur lecteur de cédés, un casque antédiluvien juché sur la tête et agrippé à mes oreilles. ‘Je te préviens, le son est un peu pourri, ici’. Ce n’est rien de le dire. J’ai l’impression d’écouter la retransmission de la messe sur Radio Londres, je perçois de loin en loin une voix féminine, quelques nappes d’orgues, énormément de parasites. Ca a l’air médiéval. Et comme je suis venu pour acheter un album, nom de nom, je le prends avec moi.

Et une fois dans mon salon, une fois que je peux écouter cet album dans des conditions de décences minimales, je commence par rire, je suis consterné un peu après, je rigole encore un peu, finalement ça m’énerve et j’arrête le massacre. Il y a une voix féminine, c’est certain. Mais ce que j’avais pris, loin derrière les parasites, pour des nappes d’orgue, s’avèrent être de solides tartines de Bontempi. Le pire dans l’histoire, c’est que le bontempiste, non seulement tente de me faire peur avec ses bips et ses blips, mais semble convaincu qu’il y arrive.

Le groupe s’appelle The Elend. L’album, Les ténèbres du dehors. Et croyez moi, il n’y a pas non plus de lumière dedans.

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