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29.11.2005

Que l'on pourra rouler en pointe

Le Hibou est assis dans le bus, et comme d’habitude, il lit. La plupart du temps, la seule conséquence notable de cette activité est d’éloigner les ados (allez savoir pourquoi) et d’attirer les vieux (qui doivent se dire que ce jeune-ce est sans danger, puisqu’il lit). La plupart du temps seulement.

 

 

Cette femme doit avoir autour de quarante ans, et elle a ce visage décidé qu’ont les personnes qui veulent avoir le visage décidé.

 

 

‘Vous lisez quoi, là ?’

‘L’apocalypse de notre temps, de Henri Rollin.’

 

 

L’épaisseur du volume a déjà du lui faire craindre le pire, mais elle s’effrite à l’énoncé du titre. Pas très longtemps : c’est une femme active et décidée, et en tant que telle, il est hors de question d’admettre que quoi que ce soit puisse la faire vaciller.

 

 

‘Ah, et ça parle de quoi ?’

‘Il a été écrit en 1939, juste avant la seconde guerre mondiale, et en quelque sorte, il l’annonce. C’est le premier ouvrage à démontrer que le Protocole des Sages de Sion est un faux.’

‘Le quoi ?’

‘Le Protocole des Sages de Sion, l’immonde brûlot sur lequel se basent les différentes théories antisémites du complot judéo-maçonnique.’

 

 

Dans ce genre de conversation, c’est d’habitude à ce moment-là que le regard des interlocuteurs du Hibou devient vitreux. Trop polis pour prendre la fuite physiquement, ils se réfugient dans un coin de leur tête, n’importe lequel, pourvu qu’il soit éloigné des considérations philosophiques, historiques, politiques, allez savoir quoi d’autre. Mais pas cette femme ; elle, elle a trouvé la faille.

 

 

‘Et pourquoi vous lisez ça ?’

‘Heu…’

‘Ecoutez, ne perdez pas votre temps à lire. Sortez, vivez, faites-vous des amis, et plus tard, lorsque vous aurez assez appris de la vie, vous pourrez écrire vos propres livres. Vous n’aurez plus besoin de ceux des autres. Suivez mon conseil.’

 

 

Et sur ce, elle descend du bus. Un coup de maître, parfaitement calculé, qui ne me laisse pas le temps de trouver une répartie cinglante et pleine d’esprit, comme ‘De quoi je me mêle ?’

 

 

Il y a comme ça des personnes qui savent ce qu’est la Vraie Vie, et qui, possédant cette connaissance, se sentent investies de la mission de le faire savoir au monde entier. Tu sais ce que tu peux en faire de ton conseil, gourdasse ? La réponse est dans le titre.

27.11.2005

Petites annonces

'Myope cherche presbyte pour échange de vues.'

'Veuve vds cause départ arsenic ayant fait ses preuves.'

'Cul-de-jatte vds vélo. Etat neuf.'

'Empeureur galactique loue univers parallèle proche fac de lettres.'

'Jeune divinité, diplômée du Massachussets Institute of Theology, cherche Messie pour belle amitié.'

'Fantôme fatigué de hanter vieux manoir délabré ch. petit appartement prch centre ville.'

'Restaurateur cherche vélo pr pédaler ds choucroute.'

'Cause perdue cherche militants pour sit-in, manifestations, altercations avec les forces de l'ordre et plus si affinité. Pas sérieux s'abstenir.'

 

 

25.11.2005

Le Prince

De Machiavel, évidemment…

Une petite histoire : César Borgia vient de conquérir une nouvelle province. Evidemment, elle est en pleine sédition contre le nouveau dirigeant, vérolée par le brigandage, etc. Et pour gouverner ladite province, César fait appel à un de ses capitaines, Rémy d’Orques. Comme son nom l’indique, Rémy est un militaire bon teint, du genre à préférer l’efficacité à l’intelligence. Et César lui dit :
‘Vas-y mon loupiot, mate-moi ce peuple à la nuque roide, t’as carte blanche !’

Et Rémy, tout content, de mater ledit peuple avec les méthodes expéditives qui font la gloire de l’armée : procès expéditifs, pendaisons. Dans le doute, pendez-le, on ne sait jamais. En quelques mois, Rémy s’est taillé une solide réputation d’être sensible, délicat et sanguinaire. Et César se fend d’une petite visite incognito, demande au bon peuple comment les choses se passent, et reçois inévitablement quelques doléances. Et de faire sa pucelle effarouchée : ‘Quoi ? Comment ? Bon, rassurez-vous, on va régler ça.’

Rémy d’Orques est jugé, rapidement, et exécuté en place publique, de façon spectaculaire, histoire de marquer le coup et de dire que non, ça ne se passera pas comme ça. César peut maintenant mettre à la tête de cette province son jeune poulain, dressé et préparé à cette tâche, capable de faire un gouverneur compétent et qui passera pour un ange de justice après le passage de l’infortuné Rémy. N’oublions pas de mentionner que César lui-même voit sa cote de popularité monter en flèche auprès du peuple : n’a-t-il pas su faire preuve de justice, allant jusqu’à faire exécuter un de ses fidèles lieutenants ?

Bilan : nous avions au départ un conquérant mal aimé, un gouverneur sanguinaire, une province rebelle. A la fin, nous avons un conquérant admiré, un gouverneur compétent et une province pacifiée. Jackpot !

Et Le Prince regorge de tels exemples. Ce livre, Machiavel ne l’a pas écrit par conviction (c’était un démocrate fervent), mais tout simplement pour demander sa protection à Laurent de Médicis. Il présente son opuscule comme un manuel de bon gouvernement politique, axé sur l’efficacité et pas sur les bonnes intentions.

Machiavel n’a pas reçu la protection de Laurent de Médicis. Ce n’est pas d’aujourd’hui que la vie est merdique.

Test : 8 nothombs sur l’échelle de Jacob

24.11.2005

Le Jeu des Perles de Verre

De Hermann Hesse

Il est sorti en poche il y a deux ou trois ans (il était temps... curieux comme en France on passe parfois à côté d'ouvrages considérés partout ailleurs comme des incontournables), mais rien que pour le visage de Hesse, je vous recommande le grand format. J'aimerais pouvoir vieillir comme ça.

Qu'est-ce que c'est que ce jeu ? Hermann Hesse, et c'est tant mieux, ne rentre jamais dans les détails. C'est un genre de jeu d'échecs : sur chaque perle de verre est représentée une idée, et le but du jeu est de créer des liens entre ces idées. Chercher, par exemple, ce qu'il y a de commun entre une Fugue de Bach et les théories mathématiques de Gödel...

L'histoire en elle-même appartient à ce genre dont je suis particulièrement friant des utopies ambigües : une société pensée comme idéale et qui se révèle finalement être, non pas tyrannique, mais close et improductive. Elle se sidans le futur, mais un futur étrangement pastoral, n'attendez pas de la science fiction.

Le livre se présente comme la biographie de Joseph Valet : comment il rentre dans un ordre simili-monastique dont les memebres se consacrent à l'étude, à la préservation et à la transmission de tous les savoirs ; ordre dont la clef de voûte est le fameux jeu des perles de verre, sensé donner de nouvelles pistes pour la pensée. Joseph Valet grimpe les échelons jusqu'à la position honorifique de Magister Ludi, Maître des Jeux avant de quitter l'ordre (et non, je suis pas en train de vous raconter la fin : l'histoire est résumée dès l'introduction).

C'est une métaphore sur le savoir, tralala, etc. On en tirera l'enseignement que l'on voudra, l'essentiel n'est pas là : c'est avant tout l'histoire d'un homme racontée humainement.

Test : 8 nothombs sur l'échelle de Jacob.

23.11.2005

Le nothomboscope

Vous est-il arrivé de pester contre le manque d'objectivité de la critique littéraire ? Et comme tant d'autres, vous vous êtes dits que de toute façon, subjectivité du lecteur etc. Ce qui pose le problème que pour savoir si le roman que commente un critique vous convient ou non, il faudrait connaître le critique lui-même (1).

Et voilà ce qui naquit le déplorable générateur aléatoire d'idées tartes qui loge entre mes oreilles. Un des éléments fondamentaux de la mesure scientifique est la régularité du référentiel. Or, nous avons sous la main Amélie Nothomb, qui tous les ans sort un petit roman somme toute assez sympathique (2).

Et bien voilà, je propose de faire rentrer un peu de rigueur scientifique dans la critique littéraire. Je pose le roman annuel d'Amélie Nothomb comme étant un atome de littérature, et j'instaure le nothomb comme unité de mesure de la valeur littéraire (3) . L'échelle sera celle de Jacob, et l'instrument de mesure un accélérateur à particules élémentaires (4). Mes recherches m'amèneront à mesurer la teneur en Nothomb des différents livres dont j'ai déjà parlé ici. J'ai bon espoir de recevoir un prix.

 

1) D'où l'intérêt des blogs littéraires, qui permettent de se faire une idée de la personne et de ses goûts littéraires...

2) Non, je ne parlerais pas d'Amélie Nothomb ici : elle n'a sa place ni dans une bibliothèque idéale, ni dans le musée des horreurs littéraires : c'est sympathique, mais il n'y a pas de quoi se rouler par terre en couinant de bonheur ou de rage, selon.

3) Et qui mieux est, ça sonne vraiment comme une unité de mesure, non ?

4) Oui, je parlerais de Michel et de ses particules, dans les grincements de bec, et ce dès que j'aurais fini de subir son roman.

21.11.2005

Les joies de l'informatique

'une erreur inopinée s'est produite pendant votre tentative de putsch, créant une instabilité du système, veuillez redémarrer votre ordinateur.'

20.11.2005

Note sur l'ésotérisme

Etant donné que quelques-uns des ouvrages de ma bibliothèque traitent d'ésotérisme, et que certains me semblent dignes de figurer dans une bibliothèque idéale, je pense qu'il est bon, d'abord, de préciser ce qu'est, pour moi, l'ésotérisme.

Je ne suis pas 'initié' (quoique cela puisse signifier), et je n'ai pas l'intention de le devenir. Votre humble serviteur est athée et matérialiste - non que j'attache quelque importance aux biens matériels, simplement je ne pense pas qu'il existe une réalité spirituelle. Ce monde-ci me suffit largement pour vivre, rêver et jouer.

Est-ce à dire que je traite l'ésotérisme avec mépris ? Non. D'une part, des pans entiers de l'Histoire de la pensée ne peuvent être compris que si l'on prend conscience du bain ésotérique dans lesquelles ces pensées baignaient. Par exemple, Pic de la Mirandole et Giordano Bruno.

D'autre part, il faut faire une distinction nette entre l'occultisme et l'ésotérisme. A peu près du même ordre que la distinction entre la technique et la science : l'occultisme s'intéresse aux effets, l'ésotérisme aux raisons. On pourrait le définir comme une tentative poétique de comprendre le monde, là où la philosophie est une tentative rationnelle de comprendre le monde : deux études parallèles, irréconciliables (le propre des parallèles étant de ne pas se rencontrer), mais qui méritent chacune que l'on s'y intéresse sans préjugés, sans y chercher autre chose que de la connaissance.

15.11.2005

Ainsi parla Zarathoustra

De ce bon vieux Frédéric Nietzsche...

Oui, 'parla' et pas 'parlait'... La plupart des traductions de ce texte de Nietzsche (je pense entre autres à celle, particulièrement odieuse de Gallimard) se sont senties obligées de mettre des fioritures et des archaïsmes dans un texte qui, à l'origine, n'en comporte pas. Ce qui conduit, d'une part, à s'éloigner de l'esprit du texte, mais en plus, à vouloir faire archaïque, on n'obtient jamais que du pompeux, de l'illisible, voire du grotesque.

Maël Renouard a traduit ce texte aux éditions Rivages, sans forfanterie, sans volonté de faire autre chose qu'une traduction honnête, et il a produit un texte magnifique, vif, serein, enjoué, merveilleux.

 

"Homme, prête l'oreille !

Que dit le minuit profond ?

Je dormais, je dormais -

D'un rêve profond me voici réveillé :

Le monde est profond,

Et plus profond que le jour ne l'a cru.

Profonde est sa douleur,

Et sa joie - plus profonde encore que ce qui lui crève le coeur :

La douleur dit : Passe !

Mais toute joie veut l'éternité,

Veut la profonde, profonde éternité !"

 

Test : 9 nothombs sur l'échelle de Jacob

 

14.11.2005

Montaigne

Lire les Essais de Montaigne donne l'impression de lire la longue lettre qu'un ami vous aurait écrit. Montaigne a cette grâce de vous faire sentir qu'il vous aime bien, même s'il ne vous connaît pas.
 Les Essais peuvent se lire comme un manuel d'humanité. Montaigne parle de peinture de soi, et finit par décrire l'être humain décent et digne qu'il s'efforce d'être, et qu'il nous invite à être. C'est une morale sans sainteté, une philosophie sans vérité, sans dogme, simplement l'activité quotidienne de la vie ordinaire. C'est cette douceur qui fait toute la différence... Et c'est doublé par l'exceptionnelle ouverture d'esprit de Montaigne, très en avance sur les idées de son temps, tolérant, ouvert d'esprit. Un vrai régal, un bouquin à lire à petites doses gourmandes, pourquoi pas sur le siège des toilettes (je ne peux m'empêcher de penser que Montaigne n'aurait pas dénigré ce lieu de lecture).
 
On peut avoir peur de la barrière de la langue, mais au bout de quelques pages, pour peu qu'on le lise régulièrement, elle se fait vite oublier ; et certaines éditions proposent des adaptations en français moderne. Les deux meilleures, à mon sens, sont celles des PUF et d'aléa. L'édition des PUF est la plus érudite, probablement très pratique pour un travail de thèse ou si on veut découvrir Montaigne dans sa langue ; quant à celle d'aléa, elle est plus claire, plus lisible, et elle permet au lecteur de goûter la saveur du texte sans buter sur les mots.
 
"Je veux que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d'elle, et plus encore de mon jardin imparfait." 

12.11.2005

Hérodote

Cette fois-ci, le nomde l'auteur plutôt que le titre. Je ne suis pas sûr qu'intituler cette note L'Histoire ou L'Enquête vous eût éclairés, chers insomniaques.

Hérodote, père de l'Histoire, paraît-il. Un des premiers, en tout cas, à chercher dans le passé les causes des événements, les causes en particulier de la Guerre contre le Mède. Et qui, voyageant en Grèce, en Egypte, en Italie où il finira sa vie, collecte les histoires, les légendes de ces peuples. Il est celui grâce auquel l'Egypte des pharaons n'est pas qu'une affaire d'archéologues, mais de rêveurs.

On accuse souvent Hérodote de manquer de rigueur. Parce qu'il laisse sa place à l'action divine. Un messager croise Pan, Arès semble participer à certaine bataille, on voit la main d'Athéna protégeant sa ville contre l'armée ennemie. Alors oui, à nos yeux de rationalistes, Hérodote manque de rigueur. Mais ce manque nous fait gagner de voir le monde tel qu'il était vu à l'époque, un monde qui n'était pas encore clos. Un mine d'histoires, du genre de celles qui nous font regretter de n'avoir pas quelqu'un à qui les raconter.

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